2026 : un moment charnière pour la politique du médicament en Europe

La politique du médicament en Europe entre en 2026 dans une phase décisive, entre réforme réglementaire, souveraineté industrielle et accès à l’innovation.

L’année 2026  devrait marquer un tournant pour l’Union européenne face à un double impératif : garantir l’accès équitable aux innovations thérapeutiques tout en reconstruisant une autonomie stratégique mise à mal par deux décennies de fragmentation industrielle, de dépendances extérieures et de crises successives. Les avancées réglementaires initiées depuis 2023 entrent désormais dans une phase d’implémentation concrète, ce qui en fait un moment singulier : les outils existent, leur efficacité dépendra de la rigueur avec laquelle institutions européennes et États membres sauront les utiliser

Une nouvelle architecture européenne de l’évaluation des technologies de santé

Le 12 janvier 2025 a marqué l’entrée en application effective du Health Technology Assessment Regulation (HTAR), première pierre d’un espace européen harmonisé pour l’évaluation clinique des nouveaux médicaments (l’équivalent de la Commission de transparence en France, qui compare la performance des médicaments équivalents). Les Joint Clinical Assessments (JCA) sont désormais obligatoires pour toute nouvelle substance active en oncologie et pour les thérapies innovantes de type ATMP (cellules, gènes, tissus), ouvrant la voie, pour le moment encore sur le principe, à un accès plus rapide et moins disparate à l’innovation.

Ce cadre redéfinit profondément la relation entre l’EMA, les agences nationales d’évaluation et les industriels. Alors que les États membres conservent la main sur l’analyse médico‑économique et la décision de remboursement, ils doivent désormais adopter les rapports JCA « sous due consideration », c’est‑à‑dire en limitant les redondances et en intégrant une base de preuve commune.

Pour autant, la première année d’application a mis en lumière plusieurs défis opérationnels : un volume de JCA inférieur aux projections initiales, un manque de transparence sur la construction des PICOs (questions cliniques), ainsi qu’une maturité hétérogène des États membres face à ce nouveau cadre. En 2025, seuls 12 JCA ont effectivement été initiés, contre une vingtaine anticipée, en raison notamment de décalages stratégiques de certains industriels et d’« ajustements de jeunesse » dans les procédures.

Pour 2026‑2029, les besoins s’annoncent exponentiels : une analyse prospective estime que près de 18 JCA par an seront nécessaires rien que pour les nouveaux produits oncologiques, auxquels s’ajouteront les ATMP non oncologiques, puis les médicaments orphelins à partir de 2028.
Autrement dit : 2026 est l’année où le dispositif doit prouver sa robustesse.

Les PICOs désignent un cadre méthodologique standardisé utilisé pour formuler des questions cliniques de manière claire et structurée, notamment dans l’évaluation des technologies de santé (HTA), la recherche clinique ou les méta-analyses.

PICOS : que signifie l’acronyme ?

PICO(S) est une grille de structuration des questions utilisées pour définir précisément :

  • P – Population : quel groupe de patients est concerné ? (âge, pathologie, stade, etc.)
  • I – Intervention : quel traitement ou technologie est évalué ?
  • C – Comparator : à quoi compare‑t‑on l’intervention ? (standard de soin, placebo…)
  • O – Outcomes : quels résultats cliniques mesure‑t‑on ? (mortalité, qualité de vie, effets indésirables…)
  • S – Study design / Setting (optionnel) : quel type d’étude ou contexte est retenu ? (RCT, observationnelle…)

 

Dans les faits, certains États membres ou acteurs industriels n’ont pas été transparents dans la construction des PICOs, c’est‑à‑dire dans la manière dont ils ont défini les questions cliniques servant de base aux évaluations conjointes (JCA) dans le nouveau cadre européen HTAR.

C’est un point crucial, car un PICO mal défini ou opaque peut influencer :

  • la comparabilité entre pays,
  • les preuves retenues,
  • les conclusions de l’évaluation,
  • et in fine les décisions de remboursement.

Réforme de la politique du médicament en Europe : la plus grande depuis vingt ans

À la fin de 2025, le Conseil et le Parlement ont conclu un accord politique majeur sur la réforme du Pharma Package, modernisant en profondeur le cadre réglementaire applicable aux médicaments en Europe. Cette réforme ajuste notamment les périodes de protection des données, renforce les obligations de disponibilité, permet une extension du « Bolar » pour accélérer l’arrivée des génériques et biosimilaires, et introduit des incitations spécifiques pour les antimicrobiens.

Ce rééquilibrage vise à conjuguer deux objectifs : stimuler l’innovation dans les domaines à fort besoin médical tout en réduisant les situations de monopole prolongées qui peuvent retarder la concurrence et affecter l’accès. Le lien explicite entre niveau de protection réglementaire et largeur géographique de mise sur le marché (incitant les laboratoires à un lancement rapide dans plusieurs États membres) constitue un levier inédit pour corriger les inégalités d’accès intra‑européennes.

L’année 2026 est celle où ce nouvel équilibre doit se matérialiser dans les stratégies de développement des industriels comme dans les pratiques des agences nationales.

L’exception Bolar naît d’abord d’une jurisprudence américaine, puis devient en Europe une exception inscrite dans la Directive médicament, via un amendement en 2004.L’Union européenne adopte ensuite sa propre version de l’exception Bolar.
Elle est inscrite explicitement dans l’article 10(6) de la Directive 2001/83/CE, modifiée par la Directive 2004/27/CE.

Cette modification introduit dans le droit pharmaceutique européen une exemption permettant de mener « les études et essais nécessaires à l’obtention d’une AMM » sans constituer une violation de brevet.

Le Critical Medicines Act : vers une souveraineté pharmaceutique européenne

Le vote du Critical Medicines Act (CMA) par le Parlement européen, le 20 janvier 2026, marque un basculement stratégique. L’Union affirme vouloir « reprendre la main » sur les productions jugées critiques, en réponse directe aux vulnérabilités révélées par la pandémie, la guerre en Ukraine et la concentration mondiale des API en Chine et en Inde.

Le texte adopté renforce trois piliers :

  • La capacité de production européenne, via des « projets stratégiques » bénéficiant de procédures accélérées, d’aides d’État adaptées et d’un futur Critical Medicines Security Fund destiné à soutenir les investissements industriels ;
  • La sécurité de l’approvisionnement, en introduisant des critères de résilience obligatoires dans les achats publics et en coordonnant les stocks nationaux ;
  • La solidarité entre États membres, avec un mécanisme permettant, en dernier recours, de redistribuer des stocks entre pays afin d’éviter les pénuries asymétriques.

Les négociations en trilogue[1] doivent commencer au premier trimestre 2026, avec l’ambition affichée d’une adoption définitive avant la fin de l’année. Le Parlement pousse vers une version particulièrement ambitieuse du texte, incluant par exemple l’intégration automatique des contraceptifs et de certains médicaments orphelins dans la catégorie des médicaments d’intérêt commun.

2026 : l’Europe entre ambition et tension géopolitique

L’environnement international pèse lourd. Alors que les États‑Unis réorganisent leur industrie pharmaceutique avec des stratégies de relocalisation, l’Union européenne doit arbitrer entre compétitivité, protection de l’innovation et réduction des dépendances. Le CMA s’inscrit précisément dans cette dynamique : renforcer la capacité européenne sans basculer dans l’autarcie.

Dans ce contexte, 2026 sera la première année où les trois piliers – HTA harmonisé, réforme pharmaceutique, souveraineté industrielle – convergeront réellement. Leur cohérence conditionnera la possibilité d’assurer aux citoyens européens un accès équitable et durable aux médicaments innovants comme aux traitements matures essentiels.

Médicaments critiques – Attention, il faut bien distinguer :

►Le Critical Medicines Act (CMA) : une politique structurelle, industrielle et durable

Le CMA, adopté par le Parlement européen le 20 janvier 2026, vise à reconstruire la souveraineté pharmaceutique européenne, en agissant sur les causes structurelles des pénuries :

  • relocalisation et modernisation de la production (API, antibiotiques, insuline, etc.)
  • financement d’investissements industriels et “Strategic Projects”
  • révision des règles de marchés publics pour favoriser la résilience plutôt que le prix seul
  • diversification des chaînes d’approvisionnement et réduction des dépendances à l’Inde et à la Chine

En bref : le CMA est une politique industrielle de long terme, inscrite dans la stratégie d’«autonomie stratégique ouverte ».
Son objectif : diminuer la vulnérabilité européenne en temps normal, pas seulement en situation d’urgence.

 

►Le rôle de HERA (le département “HRA” de la Commission) : la logique crise / urgence sanitaire

La HERA (Health Emergency Preparedness and Response Authority) est, elle, une agence de gestion de crise, créée après le Covid.


Sa mission est de :

  • anticiper les menaces sanitaires ;
  • sécuriser l’accès aux contre-mesures médicales en cas de crise (vaccins, diagnostics, traitements) ;
  • coordonner les stocks stratégiques et les achats en situation d’urgence.

HERA a aussi lancé la Critical Medicines Alliance, qui analyse les vulnérabilités et prépare des plans d’action pour prévenir ou atténuer les pénuries de médicaments critiques. Mais sa logique reste celle de la préparation et réponse aux crises (emergency preparedness).
La gouvernance du futur acte “médicaments critiques” a d’ailleurs fait débat entre HERA (orientation crise) et DG SANTÉ (orientation structurelle).

 En bref : HERA fonctionne dans une logique d’urgence sanitaire, avec mise en place d’outils de réponse rapide et de gestion de risques.

Que doit-on espérer ?

Ce moment ouvre peut‑être la voie à un renouveau, apportant une respiration bienvenue dans une conjoncture aussi inédite que délétère. Sommes‑nous déjà au milieu du gué ou encore au creux de la vague ? Impossible à dire, mais une chose est sûre : il serait illusoire d’attendre des effets immédiats de ce « New Deal » pharmaceutique. Comme pour France 2030[2], on peut toutefois espérer que la bascule devienne tangible en quatre ans.

Mais, n’oublions pas le contexte international présent. On peut légitimement s’inquiéter  des annonces et orientations de la politique américaine en matière de médicaments. En combinant relocalisation contrainte, pressions tarifaires, et réalignement mondial des prix, la politique américaine pourrait :

  • Renforcer la concurrence internationale sur la production et risquer de mettre sous tension l’approvisionnement européen.
  • Accroître les pénuries de médicaments matures en Europe.
  • Ralentir potentiellement l’accès aux innovations, car les industriels privilégieront les marchés plus rentables et moins régulés

Deux dangers menacent nos pays européens dans ce contexte :

  • La France a déjà perdu une large part de sa capacité industrielle : la production pharmaceutique nationale a été divisée par deux entre 2005 et 2023. Dans ce contexte, les mesures américaines visant à attirer les productions à forte valeur ajoutée risquent d’accélérer le déplacement des nouveaux médicaments vers les États‑Unis.
  • Le risque le plus immédiat est la moindre disponibilité des nouveaux médicaments innovants en Europe, les entreprises privilégiant désormais le marché américain. Pour nombre de firmes, ne pas solliciter d’autorisation de mise sur le marché en Europe pourrait permettre d’éviter toute comparaison entre les prix américains, nettement plus élevés, et les prix pratiqués sur le continent.
    Cette stratégie est déjà observable : plusieurs médicaments récemment approuvés par la FDA n’ont pas fait l’objet d’une demande d’AMM en Europe, et certaines jeunes entreprises biotechnologiques choisissent délibérément de ne pas commercialiser leurs produits sur le territoire européen.
    Aujourd’hui, selon MabDesign (association française du secteur industriel des biomédicaments qui a pour but de soutenir la filière industrielle des biothérapies.), moins de 50 % des biomédicaments approuvés aux États‑Unis sont disponibles en France et cette situation pourrait encore se dégrader si les incitations américaines conduisent les industriels à concentrer davantage leurs lancements outre‑Atlantique.

Plusieurs signaux montrent que la Commission européenne suit de très près l’évolution de la politique tarifaire et industrielle menée par Washington dans le domaine pharmaceutique. Selon Euronews, elle considère désormais le secteur comme pleinement stratégique et affirme qu’elle « ne reculera pas », tout en préparant activement des échanges avec les industriels afin d’anticiper une éventuelle escalade commerciale américaine.

Les observateurs s’accordent à penser que la réaction européenne devra être graduée : d’abord juridique et stratégique, plutôt que spectaculaire ou émotionnelle.

Reste que la variable la plus critique demeure le temps… et c’est précisément ce qui manque à l’Europe, à l’image de ce qui se joue déjà dans le domaine de la défense. Au fond, tout se tient : notre continent doit se remobiliser s’il veut préserver sa souveraineté sanitaire et offrir aux jeunes générations la possibilité de porter de nouveaux projets ambitieux, sans devoir s’expatrier.

Marie-Christine BELLEVILLE – janvier 2026

[1] réunion informelle de négociation qui réunit les trois institutions participant au processus législatif de l’Union européenne :

  • Le Parlement européen
  • Le Conseil de l’Union européenne
  • La Commission européenne

Son objectif est de parvenir à un accord provisoire sur une proposition législative, acceptable à la fois pour le Parlement et le Conseil (les colégislateurs). La Commission joue le rôle de médiateur.

[2] France 2030 est un plan d’investissement national d’un montant de 54 milliards d’euros, lancé par le Président de la République le 12 octobre 2021, pour une durée de 5 ans. Il vise à transformer structurellement l’économie française en soutenant l’innovation, la transition écologique et la réindustrialisation, tout en préparant les compétences et les technologies stratégiques de demain

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